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Le « blabla » des banques contre tout changement


Le lobby des banques tient un discours réactionnaire, selon Jézabel Couppey-Soubeyran. (photo archives LQ)
Le lobby des banques tient un discours réactionnaire, selon Jézabel Couppey-Soubeyran. (photo archives LQ)

Invitée mercredi à Luxembourg par Etika, l’économiste française Jézabel Couppey-Soubeyran a décrypté les arguments utilisés par les banques contre toute initiative de réforme ou d’encadrement du secteur.

Ce décryptage rhétorique s’inspirant d’une grille de lecture développée par l’intellectuel Albert Hirschman au XXe siècle a été présenté mercredi par le maître de conférences, qui officie à la Sorbonne, lors d’un déjeuner-conférence organisé par Etika.

Le système financier mondial est malade. C’est un fait. Il existe des remèdes, mais on a l’impression qu’il ne les accepte pas. Par remède, on entend réforme ou encadrement. Autant dire pour le lobby des banques deux «gros mots» qu’il faut tout de suite bannir de son vocabulaire. Jézabel Couppey-Soubeyran, maître de conférences à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne, a écrit Blabla banque, le discours de l’inaction , un livre sur la rhétorique utilisée par les établissements bancaires contre toute réforme ou encadrement.

Une arme extrêmement puissante

Au fil des pages, elle décode, grâce à une grille de lecture développée par Albert Hirschman, un économiste américain, dans son livre Deux siècles de rhétorique réactionnaire , trois grands arguments, à savoir : «la réglementation des banques va tuer les investissements et la croissance», «le remède sera pire que le mal» ou encore «cela ne sert à rien». C’est ce qu’elle appelle « la rhétorique de l’inaction» et qu’elle qualifie par la même occasion d’« arme extrêmement puissante ». C’est aussi « un discours par lequel on organise le statut quo. C’est un discours de résistance au programme de stabilisation financière », explique Jézabel Couppey-Soubeyran.

Dans son ouvrage, elle indique que « le lobby bancaire arrive à infuser ses idées partout » et en particulier à la Fédération bancaire française qui, selon l’économiste, entretient « des liens avec la haute fonction publique ». Ce lobby a de nombreux émissaires qui portent les intérêts du secteur bancaire dans différentes institutions comme, par exemple, des fondations, la Banque de France et même l’Église. Ces «ambassadeurs» sont les économistes des banques dont « l’habit d’expert dissimule l’intérêt lobbyiste », confirme le maître de conférences.

Pour elle, le lobby bancaire a « une force de frappe croissante » qui réside dans « cette capture intellectuelle que sa rhétorique peut opérer ». Elle passe par la phrase type «le remède sera pire que le mal», symbole de l’effet pervers. En fait, pour le lobby bancaire, il faut s’abstenir de toute réforme. « Ici , dit Jézabel Couppey-Soubeyran, la manipulation rhétorique fait passer cet effet pervers pour une fatalité incontournable. » L’économiste relève aussi la croyance mystique dans un ordre divin qu’il est « dangereux de vouloir troubler ».

C’est un système complexe qu’un régulateur ne peut pas maîtriser. L’universitaire évoque le «shadow banking» ou finance de l’ombre (institutions financières qui ne sont pas régulées comme les banques). Selon la rhétorique de l’effet pervers, le renforcement de la réglementation bancaire favorise l’essor du «shadow banking».

Une rhétorique de l’action inefficace

Le second argument, celui de l’inanité, est : «cela ne servira à rien». Cette phrase est en fait un argument « plus pernicieux qui sert à minimiser la porte d’une réforme bancaire et financière », pointe Jézabel Couppey-Soubeyran. Là, le régulateur est perçu comme «un manipulateur et un illusionniste». Quant aux rhétoriciens, ils en viennent à des conclusions fatalistes. L’économiste a enfin exposé l’argument de la «mise en péril», qui est sans doute le plus fréquent en ce qui concerne les réformes bancaires et financières. Il consiste à dire que «les changements, c’est très bien, mais ça se paiera».

Contre la rhétorique de l’inaction, celle de l’action peut sembler un recours. Mais d’après Jézabel Couppey-Soubeyran, « on ne lutte pas contre la rhétorique de l’inaction avec la rhétorique de l’action », car elle semble inefficace. Il est préférable, selon elle, d’ouvrir le débat aux citoyens afin qu’il puisse comprendre les enjeux du secteur bancaire sans se laisser parasiter par le discours de ceux qui défendent l’intérêt des banques et ceux qui nient l’importance de la finance pour l’économie .

Aude Forestier

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