Sentir et ressentir
Souvenez-vous, c'était en 2005. L'année où la construction européenne a failli se retrouver en soins palliatifs en raison du rejet de la Constitution européenne par les électeurs. / Bruno Muller
C'est alors qu'on avait réalisé combien l'idée d'Europe paraissait encore bien étrangère à beaucoup de ressortissants européens. Quatre ans après, la situation a-t-elle vraiment évolué? Le traité de Lisbonne était-il vraiment parlant pour les populations? Ce n'est qu'un traité de plus...
Même simplifiés, ces traités ne semblent pas plus comestibles pour les électeurs. On ne peut imaginer le nombre de lecteurs lambda qui tournent la page dès qu'ils aperçoivent le mot Europe, surtout placé en une ou en gros titre. Trop abstrait. Trop compliqué. Trop vague. Trop institutionnel. Peut-être trop élitiste. Ennuyeux. Pas captivant. En bref, pas très populaire. On pense alors à la formule toujours aussi fraîche d'un grand philosophe français du XXe siècle, Michel Audiard, qui disait qu'avec l'Europe «on fait chambre commune et rêves à part». Il y a fort à parier que les élections européennes du 7 juin ne feront pas autant recette qu'on l'espère.
La faute peut-être aux politiciens qui ont d'abord privilégié une Europe de l'économie avant une Europe politique ou militaire que De Gaulle avait pourtant souhaité voir naître d'abord. Reconnaissons toutefois que le poids des instances européennes s'est beaucoup accru ces dernières années. Si elle reste encore floue politiquement pour bon nombre d'électeurs, l'Europe n'en est pas moins présente dans la vie de tous les jours. Par l'intermédiaire des eurodéputés, on légifère dans presque tous les domaines. C'est ce qu'on appelle en partie des normes européennes. L'Europe se retrouve jusque dans la présentation de la barquette de beefsteak qu'on achète. Mais l'image reste à travailler.
L'Europe est sentie comme un gigantesque appareil qui fonctionne la plupart du temps au-dessus des citoyens et surtout sans eux.
En fait, une des principales lacunes de l'Europe, c'est l'absence d'un réel exécutif. On y pense malgré tout, mais en restant divisé sur la question. Le faible taux de participation aux élections européennes dans la plupart des pays serait en quelque sorte à l'image du relatif manque d'assiduité des eurodéputés à Strasbourg.
Une étude menée par des universitaires anglais et belges révèle entre autres que les verts sont les plus assidus avec 87,39% de présence et que les eurosceptiques du groupe Indépendance et démocratie atteignent 82,46%. L'étude note aussi qu'aucun député n'a de taux d'assiduité inférieur à 50%. Sans doute l'obligation d'assister à la moitié des séances pour toucher des indemnités conséquentes n'est pas étrangère à cela. En somme, l'Europe, sans y être hostile, on ne la connaîtrait pas assez. Selon un très récent sondage Eurobaromètre réalisé par Gallup Organization, il ressort par exemple que quatre Français sur cinq (80%) se déclarent favorables au principe de la construction européenne.
Plus intéressant, 72% des personnes interrogées estiment que l'Europe est trop éloignée des citoyens. À peine 28% se déclarent bien informées sur le fonctionnement de l'UE et 78% trouvent que les peuples ne sont pas suffisamment consultés. Pour bien avancer, l'Europe devrait donc non seulement se faire sentir, mais surtout ressentir. Et là, ce n'est pas encore gagné...




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