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Bruno Racine: «L'Europe est en retard»

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«Aux États-Unis et en Asie, ils sont moins encombrés par l'héritage culturel. En Europe, le livre reste un objet sacré», constate Bruno Racine.

Bruno Racine est le président de la Bibliothèque nationale de France. De passage hier au Luxembourg, il revient sur les défis et opportunités que représente la numérisation.

 


De notre journaliste Romain Van Dyck
 


Le numérique représente-t-il actuellement une menace pour le patrimoine littéraire?
Bruno Racine :
Pour le patrimoine ancien, le numérique est au contraire une chance de diffusion absolument sans précédent. En France, la plupart des livres que l'on numérise étaient auparavant réservés à quelques privilégiés, par exemple pour des raisons de protection et de conservation. Maintenant, il y a aussi un patrimoine qui se constitue sous nos yeux, et qui n'existe que sous forme numérique. Et là, le défi, c'est de savoir comment la Bibliothèque nationale va le collecter et le conserver.
Pourquoi cette crainte? Un fichier informatique est plus simple à conserver qu'un livre, non?
Au contraire. La conservation du numérique demande un processus de réactualisation fréquent. Et puis le numérique est très facile à perdre, lors d'un transfert d'ordinateur par exemple, alors que le bon vieux papier, lorsqu'il est conservé au sec et à l'ombre, peut durer des siècles.
Par conservation, entendez-vous aussi protection contre la numérisation sauvage venue du net?
C'est vrai qu'on a reproché à Google de numériser un grand nombre d'ouvrages, sans avoir demandé l'accord des ayants droit, auteurs et éditeurs. Cela a donné lieu à des contestations judiciaires dans de nombreux pays, et qui sont loin d'être terminées. En France, des procès sont en cours, et on va vers des accords à l'amiable. Ce qu'on veut, c'est rétablir en quelque sorte la justice, et obliger Google à rééquilibrer les pouvoirs.
La numérisation n'est pourtant pas une nouveauté. Ne fallait-il pas anticiper cette question?
C'est une chose de numériser pour soi. C'en est une autre de numériser pour le mettre sur internet. Cela dit, certains ont eu l'idée de faire une bibliothèque numérique dans les années 80. L'idée était considérée alors comme trop futuriste. En France, la bibliothèque numérique n'a commencé à se constituer que vers la fin des années 90, au rythme de 5000 livres par an. Aujourd'hui, nous en sommes à 70000 livres par an, avec une bibliothèque de 175000 ouvrages issus du domaine public, ainsi que près de 70000 livres numérisés venus d'autres organismes.
Le lecteur est-il prêt à aller dans une bibliothèque pour télécharger un livre sur sa tablette numérique?
Ça, vous pouvez déjà le faire chez vous, pas besoin de vous déplacer. Mais c'est vrai que le dynamisme est plus du côté des États-Unis et de l'Asie, où ils ont déjà les supports technologiques, les prix attractifs, et ils sont moins encombrés par l'héritage culturel. En Europe, on est en retard. Le livre reste un objet sacré.
Et le monde de l'édition est frileux...
On peut le comprendre. Il y a un modèle économique qui fonctionne, et qui va de l'éditeur au libraire, en passant par l'imprimeur. Si vous introduisez des auteurs à succès qui abandonnent les éditeurs pour le numérique, et des librairies en ligne, c'est toute une économie qu'il faut réinventer. D'autant que le public attend que les prix du numérique soient sensiblement plus bas que ceux du papier. Mais attention, le terme "livre numérique" est trompeur, ce n'est pas qu'un prolongement d'un livre papier. Progressivement, cet objet va prendre son autonomie, et on pourra y adjoindre de l'interaction, plusieurs couches d'informations.
Quels autres défis guettent les bibliothèques nationales?
Les défis financiers. Nous n'avons pas des milliards dans notre trésorerie, comme Google. Donc la question, c'est: doit-on faire appel seulement à des fonds publics pour la numérisation du patrimoine, ou également des fonds privés? La crise étant passée par là, les moyens publics sont au mieux raccourcis, au pire inexistants. Donc si on veut avancer, on doit envisager ce type de partenariat. 

Et au Luxembourg?


Monique Kieffer est la directrice de la Bibliothèque nationale de Luxembourg. La numérisation? «Ce n'est pas que notre bibliothèque n'a pas vu la chose venir, au contraire, mais on doit marcher avec les moyens financiers et humains qu'on a.» «Mais, ajoute-t-elle, je pense qu'on s'est bien débrouillé. On a mis la priorité, notamment, sur la presse luxembourgeoise. Ce sont des documents très fragilisés, qui remontent parfois au XIXe siècle, et qui sont très consultés, à la fois par les chercheurs et le grand public. Donc c'est un investissement de l'État à la disposition de tout le public.» Et pour la littérature luxembourgeoise? «C'est en cours. On a aussi créé une infrastructure offrant un grand nombre de revues à caractère scientifique et historique.» Elle conclut: «Il est de notre devoir de sensibiliser l'opinion publique à la numérisation, pour que la diffusion de la culture ne soit pas monopolisée, même si je ne veux pas diaboliser Google. Mais l'État et les institutions publiques doivent aussi être présents, c'est un enjeu démocratique.»

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