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Cyclisme/ Benoît Joachim: «Je regrette de ne pas avoir travaillé avec Ferrari»

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BENOÎT JOACHIM, ancien coéquipier de Lance Armstrong, nous livre un témoignage fort, original, authentique et peu convenu. Son point de vue, inattendu, appelle à la réflexion.


 

 

 
Entretien avec notre journaliste
Denis Bastien


Deux fois, en 2000 puis en 2002, Benoît Joachim avait participé aux succès de Lance Armstrong dans le Tour de France. L'ancien coureur luxembourgeois, retraité des pelotons, brise le silence mais apporte un soutien à son ancien patron quand tant d'autres déboulonnent sa statue. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir des regrets...
 
Je n'ai pas aimé lire ce que j'ai lu ces derniers temps de la part d'autres anciens coéquipiers d'Armstrong. J'ai aussi envie de donner mon point de vue», nous indique Benoît Joachim. C'est ce qu'il fera sans détour, droit dans les yeux. Un témoignage conforme au personnage : cash.
 

 
Quelle fut votre réaction lorsque l'UCI a confirmé qu'elle retirait ses sept Tours de France à votre ancien leader, Lance Armstrong?

 
Benoît Joachim : J'ai été étonné, très étonné. Je pense qu'Armstrong a été un grand champion et le restera. Je pars du fait qu'il faut un vainqueur à chaque compétition. Ces années-là, ça a été Armstrong. On décide de laisser vide la case vainqueur mais il y a un deuxième et un troisième. Pourquoi, parce qu'il y a un gros doute sur eux. Donc pour moi, le champion c'est Armstrong.
 
Pour vous qui étiez dans son équipe, les éléments d'accusation relevés tout au long du rapport de l'USADA étaient-ils crédibles?
 
J'ai lu ce rapport de l'USADA et ces accusations sont basées sur des témoignages venant de coureurs américains. Je remarque et je le regrette également, moi qui ai couru neuf ans sous les ordres de Johan Bruyneel, que je n'ai même pas été entendu par les enquêteurs de l'USADA. Partant de ce constat-là, je mets en doute le sérieux de cette enquête.
 
Justement, si vous aviez été entendu, qu'est-ce que vous auriez eu à dire?
 
Beaucoup de choses. Mais à quoi bon maintenant? Leur enquête est close. Et j'insiste, je trouve leur enquête ridicule.
 
Qu'avez-vous pensé des témoignages accablants de vos anciens coéquipiers comme Tyler Hamilton, Levi Leipheimer, David Zabriskie ou George Hincapie?
 
Les témoignages ne sont, à mon avis, ni vrais ni faux. Ce sont des témoignages lâches, très lâches. Ce sont tous des coureurs qui ont profité du cyclisme et qui ont gagné beaucoup d'argent par rapport à Armstrong. Ils ont gagné notamment en notoriété. Ils ont parlé parce qu'ils étaient en fin de carrière. Leur entourage semblait tellement briefé qu'à peine ils avaient parlé, on leur pardonnait, on les exonérait de leurs anciennes fautes. Pour un coureur qui a quinze ans de carrière, s'est enrichi, a développé sa notoriété, je trouve ça lâche de balancer. S'ils avaient quelque chose à dire, pourquoi ne pas l'avoir fait il y a dix ans?
 
L'UCI a indiqué que les primes de victoires versées à Lance Armstrong pour chacun de ses sept Tours victorieux devraient être restituées. Cela vous concerne en 2000 et 2002 puisque ces primes étaient partagées entre les équipiers. Votre avis?
 
C'est un non-sens. C'est comme si on allait rechercher les prix de Charly Gaul. C'est vraiment ridicule. Normalement, dix jours après un contrôle antidopage, on doit être averti. L'argent versé à un vainqueur du Tour l'est en février de l'année suivante. Vous imaginez, une dizaine d'années après, vouloir aller rechercher les primes? C'est comme un sponsor qui s'est fait de la pub avec Armstrong et qui voudrait récupérer sa mise alors qu'il a multiplié les ventes pendant dix ans...
 
Trouvez-vous exact de remarquer que le cyclisme traverse une passe difficile, la plus difficile qu'il ait connu au cours de son histoire?

 
Il faut être réaliste, il y a toujours eu du dopage dans le cyclisme et il y en aura toujours. Depuis 40 ou 50 ans les coureurs sont dopés. Il y en a qui disent qu'il y en a moins. C'était déjà le cas après l'affaire Festina. Moi, je pense qu'il y en aura toujours. Partout où il y a quelque chose à gagner, il y a des tricheries. Que ce soit en business ou dans le sport.
 
Vous-même avez été contrôlé positif en 2000 à la nandrolone. Vous aviez été blanchi pour vice de forme. Que pouvez-vous en dire aujourd'hui?
 
Comme vous le dites, j'ai été blanchi. On avait retrouvé des métabolites de nandrolone dans mon urine. Je n'en ai jamais trouvé la cause. J'ai pensé que c'était dû à des compléments alimentaires américains. Mais j'avais fait refaire des analyses sur ces compléments par la suite et on n'avait rien trouvé. Comme je sais que je n'avais rien pris, j'ai pensé qu'il y avait eu un souci avec le laboratoire qui avait examiné mes urines. Je pense que les organes de détection ne sont pas capables de nuancer entre quelqu'un qui a un souci comme le mien et le sportif qui se dope pendant quinze ans sans se faire avoir. Aujourd'hui, il y a des centaines de millions d'euros qui sont investis dans la lutte antidopage et on n'arrive pas à différencier les cas comme le mien à l'époque et ceux des vrais tricheurs.
 
Ces quinze dernières années, on a beaucoup entendu parler du docteur Ferrari, ce médecin italien qui semble être le faiseur de champions du cyclisme. Son nom est revenu dans le dossier de l'USADA et fait encore l'actualité avec l'affaire de Padoue. Vous connaissez le personnage?

 
Moi, j'ai eu l'occasion de le rencontrer. J'aurais pu travailler avec lui. Malheureusement, je dis bien malheureusement, je ne l'ai pas fait pour diverses raisons. La première était économique, la deuxième concernait ma santé, la troisième était la peur de me faire contrôler positif.
 
Vous dites "malheureusement". Il s'agit donc pour vous d'un regret?
 
Absolument, c'est un grand regret. Si je regarde tout ce que j'aurais pu avoir en travaillant avec Ferrari... J'aurais pu relancer ma carrière et en tirer un grand profit du côté sportif qui se serait répercuté aussi bien au niveau de mes salaires que du point de vue notoriété. Si je regarde ce que certains coureurs, ex-coéquipiers qui ont admis avoir travaillé avec lui, ont gagné... Ils ont fait une carrière plus longue que la mienne, ils restent en bonne santé. Aujourd'hui, ils sont en fin de carrière, ils admettent s'être dopés mais tout le monde leur a déjà pardonné. Ils ont pris six mois de suspension en période hivernale, ils sont libres de courir encore la saison prochaine. Si on compare avec Armstrong, c'est disproportionné. Pour en revenir à Michele Ferrari, ils n'ont pas eu à regretter d'avoir travaillé avec lui. Bon, on parle du docteur Ferrari, il en va de même avec le docteur Fuentes.
 
L'influence de ces médecins a été énorme dans le cyclisme. Reste-t-elle importante?
 
Un médecin comme Ferrari, à qui les médias font d'ailleurs une grande publicité, je le considère comme une sorte de génie. Un homme tout seul va être meilleur que les nombreux chercheurs qui travaillent dans la lutte antidopage. Il faut admettre qu'il possède du génie. En tant que businessman, il gagne bien sa vie. Et du point de vue médical, ses patients se portent très bien, pour la grande majorité d'entre eux.
 
Le fait de savoir que les résultats obtenus le sont en fraudant n'est-il pas gênant quand même?
 
Moi, je souhaite à tout le monde le meilleur. Les coureurs qui sont passés par lui disent aujourd'hui soit qu'ils se sont justes renseignés, soit qu'ils ont travaillé ensemble. Il ne faut pas être hypocrite. Je suis honnête en disant que je regrette de ne pas l'avoir fait. C'est un constat personnel. Je le répète, cela aurait relancé ma carrière. Ce que je constate, c'est que ceux qui ont confirmé avoir travaillé avec lui restent crédibles et, aux yeux du grand public, de grands champions. Pendant une semaine, ils ont sûrement été mal à l'aise. Mais cela n'est rien sur une carrière de quinze ans. Le bilan est, à mes yeux, plus positif que négatif.
 
Vous concernant, c'est donc un vrai regret?
 
Oui, j'aurais pu faire une plus belle carrière et, on l'a vu, bien peu se sont fait attraper par les contrôles. J'aurais peut-être dû suivre ce chemin-là.
 
En 2009, vous confessiez dans l'Équipe Mag que vous étiez sûr qu'en 2003, si vous n'aviez pas pris le départ du Tour, c'était parce que vous n'étiez pas client de Ferrari...
 
Il n'y avait pas de règle générale mais si je me compare à Floyd Landis avec qui j'ai fait le Tour en 2002, je peux en tirer des conclusions. Cette année-là, il n'avait pas été terrible. L'année suivante, je crois, la dernière place s'est jouée entre lui et moi. Il s'est retrouvé en hyper bonne forme. J'en ai déduit, et c'était facile de le faire, que Landis travaillait avec Ferrari. Ce n'est jamais écrit mais voilà...
 
Le rapport de l'USADA explique que jusqu'en 2002 inclus, seuls les grimpeurs de l'équipe US Postal, auraient été dopés. Ce qui impliquerait que les coureurs comme vous, classés rouleurs, ne l'étaient pas...
 
Je ne parlerais pas ainsi car cela voudrait dire que j'ai été impliqué dans un programme de dopage. Je pense que certains individus, je ne cite même pas Armstrong mais par exemple Hamilton puisque lui-même a avoué, avaient leur programme de dopage parallèle. Je me souviens que ces coureurs-là ne m'étaient pas supérieurs lors de leur première saison dans l'équipe. Mais ensuite, ils ont explosé. J'en reste à dire que ce n'est pas un dopage organisé car j'ai eu l'occasion d'y avoir recours et j'ai refusé. Ce n'était pas une obligation. Chaque athlète fait son choix. Quand je rencontre Ferrari et qu'il me propose de travailler avec lui, je dis soit oui, soit non. C'est mon propre choix. Personne ne me force la main. Hamilton a fait un choix différent. L'équipe et le management n'avait, à mon avis, rien à voir la-dedans. Le coureur qui s'est dopé à l'époque avait une mentalité de tricheur.
 
Le système mafieux mis en lumière dans le rapport de l'USADA, serait-il donc exagéré?
 
Il faut savoir que dans le peloton, bien peu de coureurs ont de l'éducation. Il y a plus de fonceurs que de gens réfléchis. S'ils ont l'opportunité de se faire du bénéfice, ils le font. Je pense que depuis l'affaire Festina, d'une manière générale, le management des équipes a appuyé sur le frein. On est passé d'un dopage d'équipe à un dopage individuel. On ne retrouve pas Ferrari ou Fuentes comme médecins d'équipes, ils ont des clients issus de plusieurs formations. Ce sont les coureurs eux-mêmes qui ont pris les décisions. Dernier cas en date, Michele Scarponi, vient de le confirmer.
 
Que pensez-vous de la réaction actuelle de l'UCI qui essaie tant bien que mal de reprendre la main?

 
L' intérêt de l'UCI, c'est le cyclisme et sa promotion. C'est un business qui doit générer un certain chiffre d'affaires qui n'a sans doute pas été atteint ces dernières années. Aujourd'hui, ils ont pris de bonnes et de moins bonnes décisions. Mais je reste convaincu que l'USADA et la WADA ne doivent pas dicter leurs lois à l'UCI. Je trouve malheureux que dans les faits, ce ne soit pas le cas.
 
On parle beaucoup de l'avenir du cyclisme en ce moment. Quelle est votre réflexion personnelle?
 
Je pense que le cyclisme a un bel avenir. Cela fait des années et des années qu'il offre du spectacle. Je pense que ça va continuer. Même si je ne trouve pas très sain qu'aujourd'hui soient étalées dans les médias toutes les façons qu'il y a de se doper. On explique même comment se procurer tel ou tel produit. On livre ça comme des recettes de Ferrari ou de Fuentes. Un jeune qui ne réfléchit pas suffisamment peut se laisser tenter. C'est dangereux.
 
Vous dites que le cyclisme a de l'avenir. Pourtant, des équipes et des épreuves disparaissent...
 
Que certaines personnes qui n'aiment pas le cyclisme le réduisent à un sport de dopés en disant que tout le monde était dopé, tout le monde est dopé et tout le monde sera dopé ne changera rien. C'est vrai qu'il y a beaucoup de tricheurs. Mais il ne faut pas être naïf, le monde est fait de tricheurs. Je pense que le cyclisme reste un beau sport pour investir, si l'on se place du côté des sponsors.
 
Pensez-vous que le cyclisme soit maltraité par rapport aux autres sports?

 
Je ne dirais pas ça. Je pense juste qu'il y a eu un abus de la presse à scandale qui s'efforce de sortir des affaires de dopage. Mais avec Lance Armstrong, on a assisté à un phénomène classique : la presse monte un personnage tout en haut, puis le démonte. Qui sait si dans trois ans, on ne le refera pas monter?
 
Justement, pensiez-vous qu'un jour, l'image d'Armstrong serait aussi entachée qu'actuellement?

 
Pour moi, son image n'est pas détruite, elle reste intacte. Ceux qui n'aimaient pas Armstrong avant ont eu confirmation qu'ils ne l'aimaient pas. Les autres le respectent toujours. Ne serait-ce que par son action dans la lutte contre le cancer.
 
Vous qui l'avez côtoyé, cette cause et son engagement dans Livestrong, étaient-ils désintéressés?
 
C'était sa cause. Armstrong était avant tout un vainqueur, pas seulement du Tour. Il se battait pour tout gagner. Quelqu'un qui veut lui reprocher d'avoir triché, qu'il le fasse. Mais on ne peut rien lui reprocher pour sa fondation. Ses fans, les vrais fans du vélo, je pense qu'il ne les perdra jamais.
 
Vous regrettez les jugements à charge envers Lance Armstrong, ce qui laisse penser que le monde est blanc ou noir?

 
Je regrette simplement que certaines personnes laissent croire que le monde est trop blanc. Le monde n'a jamais été tout blanc. Dans le cas présent, beaucoup de coureurs ont été tout noirs et d'un coup, ils veulent nous faire croire qu'ils sont devenus tout blancs. Et si on lit la presse, ils ont des supporters. Quelqu'un qui a menti ou triché, ne doit pas se faire passer pour quelqu'un qui serait plus blanc que blanc. Ces personnes ne devraient plus avoir le droit à la parole.
 
Mais cela aurait pu être vous, puisque vous regrettez de ne pas avoir travaillé avec Ferrari...
 
Avec tous les avantages que j'en aurais tiré, j'aurais alors choisi de fermer ma gueule.
 
Un mot enfin sur l'équipe luxembourgeoise, RadioShack-Nissan-Trek qui était dirigée en 2012 par Johan Bruyneel...

 
Je dirais bravo à Flavio Becca d'avoir eu le courage de se lancer dans le cyclisme.

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Subscribe to comments feed Commentaires (5 posté):

HENRI ROEMER sur 2012-11-09 14:45:15
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EYCELLENT INTERVIEW.REPONSES CLARES ET NETTES D'UN INSIDER ET CONNAISSEUR
BRAVO ET COMPLIMENTS
HENRI ROEMER
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0
Steve David sur 2012-11-09 15:46:57
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Excellent. Tout à fait d'accord avec les propos de Benoit cc l'USADA qui a tout fait sauf suivi le due process avec LA.
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Serge LUCA sur 2012-11-09 23:27:56
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Que peut-on attendre d'autre de quelqu'un qui a été contrôlé positif. Heureusement que le ridicule ne tue pas ...... Il n'y a rien à ajouter de plus !
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-2
LIBER John sur 2012-11-10 01:45:34
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Tout à fait d'accord avec Benoit Joachim
les propos sont clairs et nettes
John LIBER
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J-C Hamel sur 2012-11-10 10:32:28
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En effet, les propos de Benoit Joachim
sont clairs et nettes. c'est une honte
de penser, de parler ainsi. Amstrong
a triché, a trompé les coureurs propres
et les personnes malades du cancer.
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