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«Je veux connaître mon histoire»

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«Ce qui est légal n'est pas toujours juste», témoigne Gérard*, né sous X, engagé dans une bataille contre l'oubli.



«Je recherche mes parents biologiques». C'est le 26 novembre dernier, jour de son anniversaire, que Gérard* a choisi de publier cette petite annonce dans Le Quotidien. Elle aurait pu passer inaperçue. Pourtant, elle a servi de déclic pour d'autres nés sous X. En attendant une réponse, il poursuit son enquête. Et lance un appel, aussi, pour mettre fin à ce qu'il considère comme «une énorme injustice».

Entretien avec notre journaliste
Romain Van Dyck


Comment avez-vous appris que vous étiez né sous X?
Gérard :
Je l'ai toujours su. Mes parents adoptifs ne me l'ont jamais caché.
Comment vous ont-ils adopté?
Ils ne pouvaient pas avoir d'enfant, donc ils ont pris contact avec le Dr Y*. À l'époque, c'était un vrai notable, un gynécologue connu, notamment pour les adoptions. Mes parents adoptifs se sont donc inscrits sur une liste. Ce que je sais, c'est que j'étais prévu pour beaucoup plus tard, car ils s'attendaient à adopter un enfant plutôt en mai ou juin 1975. Et un jour, le docteur les a appelés pour leur dire que le lendemain, ils allaient être parents. Il leur a dit : "C'est pour maintenant, donc c'est oui ou non." Ils ont dit oui. Forcément, ça a été un peu la précipitation! Et puis je suis né le 26 novembre 1974, à Pétange. Je n'ai pas été en contact avec ma mère biologique, j'ai été directement transmis à mes nouveaux parents.
Enfant, avez-vous souffert d'être adopté?
Non! Je ne me suis jamais considéré comme exceptionnel, ou stigmatisé. Être adopté ne m'a jamais fermé des portes. C'était plutôt mon entourage qui était mal à l'aise avec ça. Donc je leur disais : "Toi, t'as une mère et un père. Moi, j'en ai deux." J'ai toujours cette approche cool avec le sujet.
Pourquoi cette quête de vos parents biologiques, alors?
Ça remonte à la naissance de mes enfants. Je suis marié depuis une dizaine d'années, et j'ai deux garçons, de 8 ans et 3 ans… Et en les voyant grandir, on se pose des questions. Car je peux leur raconter mon histoire et celle de ma femme, mais pas ce qu'il y a "avant". Quel est ce sang qui coule en nous? Quelle histoire leur transmet-on? Avec ma femme, la curiosité est venue de là. Et plus on grattait, plus on se rendait compte que ma naissance sous X est quelque chose de trop flou, pas encadré légalement, car la loi sur l'avortement date de 1975, après ma naissance.
Avez-vous cherché à rencontrer le docteur Y?
Oui. Je suis allé le voir il y a près de dix ans. Ça a été facile de le retrouver, j'avais son nom sur certains documents. Je me rappelle encore de la scène, dans son cabinet. Je lui explique pourquoi je viens, et lui me regarde et me dit : "Tu ne veux pas savoir d'où tu viens." Il a dit que les parents qu'il aidait, c'était du wouscht (NDLR : de la racaille), des prostituées... Il en parlait de façon générale, mais j'ai pris ça personnellement.
Pourquoi ces paroles, selon vous?
Je crois que c'était pour lui une façon de se protéger face à la loi, d'éviter de donner plus de détails. Car si je vous montre mon extrait de naissance, une phrase dit, tel quel, que l'enfant cesse d'appartenir à sa famille d'origine. Et c'est cette phrase-là qui met fin à tout. Donc toute personne qui garderait des traces du passé, des informations, n'irait pas dans le sens de la loi. Et puis surtout, il se voyait comme un sauveur.
Un sauveur?
On dirait même qu'il se prenait pour un demi-dieu. Car pour lui, étant donné les origines des enfants abandonnés, il était bon, car il sortait les enfants d'une situation misérable, pour leur donner une meilleure vie. Ce qu'il faisait, dans son esprit, partait d'une bonne intention. Il se voyait altruiste. Pourtant, je sais qu'il y a d'autres gynécos qui gardaient et donnaient les infos sur les parents biologiques. C'était peut-être illégal, mais c'était du bon sens humain. Lui, non. Certains disent qu'il a détruit ses dossiers sur les accouchements avant de mourir. Je n'ai vu ce médecin qu'une fois. Et il est décédé quelques années plus tard.
Cette piste est donc fermée?
À moitié. Car j'ai retrouvé une personne qui connaît un de ses proches. C'est mince, mais c'est une piste.
Qui peut détenir les informations que vous recherchez?
Très bonne question! Si mes parents ont eu la sécurité sociale, il existe une trace de la prise en charge de l'accouchement. Donc j'imagine qu'au niveau de la caisse de maladie, il doit y avoir peut-être des informations qui trainent… Des policiers ont pu aussi recueillir des témoignages, des éléments, si mes parents étaient vraiment de la racaille… Quelque part, beaucoup de personnes ont dû accompagner ma mère jusqu'à la naissance. Beaucoup de contacts ont dû être noués. Je ne crois pas qu'il existe un dossier top secret avec le nom et les infos, évidemment. Mais je pense que si on me donnait accès à certaines informations, je pourrais réduire à un échantillon de personnes et avoir une piste.
Pour l'instant, rien du côté de l'administration, donc…
J'ai une belle lettre du parquet qui dit : "On n'a rien trouvé." Et puis, si vous trouvez une personne conciliante dans l'administration, dites-le moi. Car ils protègent bien leurs arrières, leurs textes de loi. Pourtant, si demain on est le dernier pays d'Europe à protéger la naissance sous X, ce sera quand même un message fort! Ok, on a d'autres problèmes. Mais permettre de mettre au monde un enfant, et de le séparer de ses parents en disant : "Tu n'as jamais existé pour eux…", ce n'est pas rien. Encore aujourd'hui, il n'y a aucun garde-fou, rien qui dise qu'il faut laisser des informations essentielles, ce qui est considéré comme un droit universel par les traités internationaux. On a le droit de savoir d'où on vient.
Malgré le flou entourant votre naissance, quel sentiment vous inspire l'abandon de votre mère?
Au moment de la naissance, son choix devait avoir un sens. Je crois que c'était probablement la seule solution qu'elle avait trouvée. Et dans un sens, encore heureux, sinon je ne serais pas là! (il sourit). Bien entendu, il y a des moments où je me suis dit que je n'étais pas désiré. C'est quelque chose d'assez fort. Mais dans l'absolu, ça m'est égal tout ce que disait le docteur sur elle, je ne suis pas là pour la juger ou juger les circonstances qui ont conduit à ma naissance, c'est autre chose que je cherche.
D'où votre petite annonce.
Oui. L'annonce, c'est mon plan B… C'est la première fois que j'en passe une.
Que cherchez-vous? À rétablir des liens avec vos parents biologiques? À vous expliquer enfin avec eux?
Non. Je cherche une histoire. Car je perçois tout ça comme une énorme injustice. Pour vous, ce n'est peut-être pas important de savoir ce qui s'est passé avant votre naissance, car il suffit de demander à vos proches. Moi, cette possibilité, on ne me l'a jamais donnée. Je veux connaître mon histoire. Mon but, ce n'est pas de chercher un père et une mère, puisque je les ai déjà. Je ne dis pas "ma mère adoptive et mon père adoptif", je dis "maman et papa". D'ailleurs, c'est drôle, parce que physiquement, je ressemble un peu à mon père! (il rit). Il a également les yeux bleus, et les gens sont surpris quand je dis que j'ai été adopté, car je lui ressemble…
Placez-vous beaucoup d'espoir dans cette annonce?
Franchement, je n'ai jamais espéré recevoir un appel un soir avec une voix qui me dit : "Salut, je suis ta mère."
Jamais? Honnêtement?
(Il réfléchit). Je ne crois pas. Oui, peut-être, on se dit qu'on passe une annonce pour ça. Mais si on réfléchit cinq minutes, on se dit simplement qu'il faut viser large pour avoir le plus d'infos possibles. Et c'est le chemin que je fais avec vous actuellement. Pour avoir plus de témoignages de gens, qui étaient là à l'époque, qui parlaient avec ce docteur, qui accompagnaient ces femmes qui accouchaient sous X, et qui pourraient aider à faire avancer les choses... Et ça marche, puisque Jessica et Sophie* (lire ci-dessous) ont répondu à mon annonce.
Vous parlez souvent de votre mère biologique. Mais le père?
C'est une bonne question. J'y pense aussi. Mais il faut dire que pendant neuf mois, j'ai été sujet à tous les sentiments que vivait ma mère. Je faisais partie de son corps, j'ai vécu neuf mois avec elle. J'ai entendu, ressenti des choses avec elle. On dit qu'un tiers de la personnalité, c'est le génome et l'expérience prénatale. Donc ça compte! Si on va plus loin, on pourrait penser au père... Mais je ne vais pas y réfléchir plus que ça.
Comment les imaginez-vous?
Par déduction. Il suffit de voir comment je suis, comment mes enfants sont, et comment ma femme et mes parents adoptifs sont. Et donc j'arrive à cerner des traits de comportements qui restent atypiques pour la famille. Je me demande : "Tiens, de qui mon fils tient ça? Ça doit être de mes parents biologiques…"
Vos proches vous encouragent-ils dans votre quête?
Ma femme me soutient depuis le début. Et mes parents adoptifs… Oui, d'une certaine façon. (Il hésite.) Je me mets à leur place. C'est un dossier fermé depuis des années, on n'en discutait pas, car il n'y avait rien de plus à dire. Et puis soudain, je ressors le dossier. Je leur dis : "Ce n'est pas contre vous , mais je veux rechercher mes parents biologiques." Et là, la situation est telle qu'ils disent : "Oui, c'est ton droit"… Mais j'ai senti de la peur. De l'incompréhension. Ils se disaient : "Il n'est pas satisfait? Il n'est pas content de nous?" J'aime mes parents adoptifs. Je leur ai dit que je faisais cette recherche pour chercher une histoire, et qu'ils ne devaient pas être jaloux. Mais je comprends leur tiraillement : "Qu'est-ce que mon fils va faire lorsqu'il va découvrir que ses parents biologiques sont multimillionnaires et roulent en Porsche (rire)?" Mais je dois le faire. C'est une partie de ma vie. C'est une question de responsabilité, aussi, vis-à-vis de mes enfants, ne serait-ce que pour connaître mes antécédents médicaux.
Et si jamais vous retrouvez leur trace? Appréhendez-vous les retrouvailles?
Je ne me suis pas vraiment posé la question. Peut-être que ma mère est entrée en contact, elle aussi, avec le docteur. Et peut-être qu'il lui a dit, comme à moi : "Tu ne veux pas savoir." Maintenant, je peux aussi imaginer sa stricte négation. Qu'elle se dise : "C'est un dossier enterré, je ne veux plus savoir qui est mon fils." Et puis, je sais que même si je retrouvais cette personne par mes propres moyens, il lui resterait toujours la possibilité de dire non, de refuser de communiquer toute info, car la loi le lui permet. Et ça s'arrête là. C'est déjà arrivé à d'autres. Et c'est ce deuxième rejet qui doit être encore plus frustrant pour l'enfant. Mais bon, je sais que ma liberté s'arrête là où la sienne démarre. Ce sont deux droits qui s'opposent.
En l'occurrence, au Luxembourg, le droit à l'anonymat de la mère prime sur le droit à l'information de l'enfant…
Ce qui est légal n'est pas toujours juste, et inversement. Au Luxembourg,on protège une loi décidée il y a une quarantaine d'années, et qui ne laisse aucune possibilité de changement. Alors que le changement est la base même de toute évolution. Mais bon, je vais continuer à chercher, et si je trouve, je verrai ce que je ferai de cette information. Des fois, j'imagine qu'un jour, on me donne une enveloppe, avec le numéro de téléphone de ma mère, le nom et tout… Je l'ouvrirais évidemment. Mais ensuite, comment faire? C'est quoi le premier mot que je vais lui dire?
Aucune idée?
Je ne sais pas. Ou alors…(il sourit) Je me suis toujours demandé… Comme je suis né en novembre, alors je lui demanderai si j'ai été conçu en février lors de la Saint-Valentin.
* : les noms ont été changés.

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