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«Ils veulent qu'on meurt»

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Stan Brabant (à gauche), directeur d'Amnesty International Luxembourg, a accueilli hier Wells Dixon, l'avocat de Djamel Ameziane.

LUXEMBOURG Djamel Ameziane, emprisonné à Guantanamo depuis 2002, fait partie des 130 détenus ayant entamé une grève de la faim en février. Son avocat témoigne d'une lutte désespérée.



 
De notre journaliste
Maria Wimmer


Bien qu'il ait été déclaré «libérable» en 2008, l'Algérien Djamel Ameziane est toujours détenu à Guantanamo. Un documentaire, projeté hier au Luxembourg, retrace son histoire.
 
Quand Djamel Ameziane a quitté l'Algérie dans les années 90, il a fui une guerre civile, espérant pouvoir construire sa vie ailleurs. Il a tenté sa chance à Vienne en Autriche. Mais malgré son ascension de simple plongeur à chef de cuisine dans un restaurant italien haut de gamme, son visa n'est pas prolongé. Il tente alors sa chance à Montréal qui lui réserve le même sort après cinq ans. Il s'enfuit alors en Afghanistan. «C'était une décision tragique. Je pense qu'il a paniqué, c'est pourquoi il est allé en Afghanistan, pour être en sécurité et gagner du temps pour réfléchir à une solution», dit l'avocat Wells Dixon, qui travaille pour l'ONG Centre pour les droits constitutionnels (CCR) et représente Djamel depuis 2006. Quand les États-Unis interviennent dans le pays, Djamel fuit au Pakistan où il tombe entre les mains de la police pakistanaise qui le vend à l'armée américaine. Il vaut alors 5 000 dollars.
 

 
«C'est pire que sous
 
l'administration Bush»

 
Aujourd'hui, Djamel Ameziane a perdu presque 30 kilos. Il fait partie des 130 détenus sur 166 qui ont entamé une grève de la faim en février. «Sa grève n'est pas une action politique, c'est juste un acte de désespoir, car il ne voit pas d'autre moyen, pas d'autre issue», note Wells Dixon, qui a rencontré Djamel à plusieurs reprises. En mai, Djamel écrit dans une lettre : «La situation est très grave. Deux détenus ont tenté de se suicider. On vit l'enfer et je pense que des gens vont mourir. Ils nous poussent à l'extrême. J'ai l'impression qu'ils veulent qu'on meurt. C'est pire que sous l'administration Bush.»
 
Trente-cinq détenus sont nourris de force, selon Wells Dixon. Les autres subissent les conditions qu'ils ont connues au début de la prison cubaine : l'isolement carcéral. «Djamel est seul dans sa cellule 22 heures sur 24 avec rien du tout : pas de serviette, pas de brosse à dent, pas de livres», note Wells Dixon, ajoutant que les conditions de détention s'étaient beaucoup améliorées avec l'arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche en 2008, les détenus ayant eu accès à la télévision, à la peinture et à la lecture et ils ont pu communiquer avec l'extérieur.
 
Mais cette grève de la faim massive semble avoir surpris les autorités. «Au lieu de trouver une solution diplomatique, l'armée a fait une rafle dans la prison. On leur a enlevé tout ce qu'ils avaient, dans le cas de Djamel ses dessins et ses conversations par e-mail avec moi», dit Wells Dixon.
 

 
La moitié des détenus déclarés «libérables»

 
Une action qui montre, selon lui, que l'armée a perdu le contrôle de cette prison «hors la loi» où les prisonniers sont détenus sans inculpation. «Il faut voir que Djamel est en train de mourir de faim dans l'isolement, ce qui pose la question : comment en est-on arrivé là?»
 
Le désespoir des détenus s'explique par le fait que 86 d'entre eux, dont Djamel en 2008, ont été déclarés «libérables», ouvrant la voie à leur transfert dans un pays tiers. Les autorités américaines ont par ailleurs reconnu qu'il n'y avait pas de raisons militaires légitimant la détention de l'Algérien et qu'il n'a pas été impliqué dans des actes terroristes. En bref : il ne représente pas de danger pour les États-Unis. L'histoire de Djamel Ameziane, qui possède un diplôme d'ingénieur hydraulicien et parle quatre langues, est l'histoire d'un réfugié qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment.
 
Cinquante-sept hommes ont été libérés dans les deux premières années du premier mandat d'Obama, selon Wells Dixon. Mais en 2011, les libérations cessent, malgré le fait que Barack Obama ait fait de la fermeture de Guantanamo un de ses thèmes de campagne. «En 2011, le Congrès américain a durci la législation, rendant plus difficiles, mais pas impossibles, les libérations pour limiter le pouvoir de Barack Obama. Néanmoins, le président a toujours le pouvoir d'ordonner des libérations, mais il ne l'utilise pas pour des raisons politiques», dit Wells Dixon. L'avocat estime pourtant qu'avec cette grève de la faim, le président américain ne peut éviter la question de Guantanamo. «Tout ce que les détenus souhaitent, c'est pouvoir quitter Guantanamo et reconstruire leur vie.»


Une prison qui déshumanise

Hier soir, Amnesty International a montré à l'espace culturel CarréRotondes le film ISN 310 : La Décade de Djamel Ameziane à Guantanamo, la première projection en Europe après sa diffusion la semaine dernière à New York. Le film raconte le parcours de Djamel, né en 1947 à Alger dans une famille berbère, à travers des témoignages de personnes qui l'ont connu, comme des ex-collègues en Autriche et à Montréal, mais aussi son frère qui vit également au Canada. «À Guantanamo, les personnes sont déshumanisées et réduites à des numéros, comme 310 pour Djamel. Le film essaye de le réhumaniser, en racontant son histoire», explique Sophie Weller, avocate du Centre des droits constitutionnels. «La plupart des gens se souvenaient tout de suite de lui. À Vienne notamment, on a rencontré un ex-collègue qui était très choqué et touché quand il a appris le sort de Djamel.» Le chef du restaurant italien où il a travaillé pendant trois ans s'est dit prêt à l'embaucher tout de suite. Mais les chances de Djamel de recevoir de l'asile politique dans les deux pays où il a résidé (Autriche et Canada) sont minimes à cause de leur politique d'asile restrictive, juge l'avocat Wells Dixon.
 
Amnesty International a également organisé la semaine dernière une action symbolique avec les élèves du lycée à Diekirch qui se sont vêtus des célèbres combinaisons orange.

 

 

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