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Les graines de bonheur d’Irina, réfugiée russe LGBT


Irina Fedotova a été la première Russe à épouser sa petite amie. (Photo Frédéric Braun)
Irina Fedotova a été la première Russe à épouser sa petite amie. (Photo Frédéric Braun)

Icône LGBT en Russie, Irina Fedotova a demandé l’asile politique au Luxembourg il y a cinq mois. Elle avait quitté son pays natal après avoir reçu des menaces de mort.

C’était en octobre 2015. Un soir, à Moscou, en rentrant chez elle, Irina est violemment attaquée par des inconnus. Son malheur : avoir organisé une Gay Pride dans la capitale russe. À la suite de cette nouvelle escalade et face à des lois de plus en plus répressives, la militante décide de quitter le pays.

Un billet d’avion devait l’emmener en voyage en Europe de l’Ouest; il lui servira à présent de sésame pour une nouvelle vie. Début septembre, son avion se pose à Luxembourg, où elle demandera l’asile politique. Quelques jours plus tard, elle déclarera au Quotidien que «vivre en Russie était devenu impossible».

Depuis, cinq mois se sont écoulés. Comme beaucoup de demandeurs de protection internationale, Irina est d’abord passée par le foyer Lily-Unden, «centre de premier accueil», où elle est vite connue comme le loup blanc : «J’étais pour eux une bête curieuse», nous confie-t-elle autour d’un verre au café Casablanca d’Esch-sur-Alzette, ville du canton du même nom, où elle a été relogée et où elle dispose à présent d’une chambre individuelle («Mon Dieu, c’est formidable et je tiens à en remercier le gouvernement.»). Finies donc les moqueries dans les couloirs de certains de ses colocataires arabes, les bousculades à la cantine où on a refusé d’accueillir à la table cette femme aux mœurs haram (interdites).

En 2009, Irina avait été la première Russe à épouser sa petite amie de l’époque. Après le refus des autorités moscovites, le couple était parti se marier à Toronto, devant les caméras du monde entier… Ce temps d’insolence, d’espoir semble bien loin aujourd’hui, où la Russie dispose d’une «loi antipropagande gay», où le ton est virulent, les violences quotidiennes et où la situation des LGBT va «de pire en pire», selon Irina.

Créer une association pour aider les réfugiés

Du coup, l’atmosphère à Lily-Unden avait des allures de mauvais souvenir : «C’était étrange, je venais de fuir ces problèmes et me voici face aux mêmes situations», observe la Russe, qui ne veut pas oublier «le lit, les repas» que lui a donnés le gouvernement luxembourgeois. Irina n’est pas du genre à se plaindre : «Il est comme ça, le système : il ne s’adresse pas à des individus, il est là pour tous.» Les 25 euros par mois auxquels ont droit les réfugiés ? «J’ai vécu en Russie, j’ai donc une certaine expérience pour survivre avec peu d’argent.»

Irina dit se sentir «à la maison» au Grand-Duché, si différent de son pays d’origine et où «les gens habitent au milieu de la nature avec dans la ville des animaux». Avec l’aide de son avocat, Frank Wies, elle prépare les entretiens à la direction de l’Immigration, en vue de l’obtention de son statut de réfugié.

Tous les matins, elle se lève à six heures pour se rendre à Wiltz où elle suit des cours d’allemand, de français et de luxembourgeois. À ses heures perdues, elle étudie l’anglais : «Comme je n’ai pas le droit de travailler, je travaille les langues», dit avec le sourire cette quadragénaire, qui vient de décrocher son certificat A1 dans la langue de Molière. Elle profite également, quand l’occasion se présente, de s’engager comme bénévole, par exemple, dans le cadre des festivals du cinéma. Du coup, son homosexualité, Irina la vit autrement : «Au Luxembourg, les gays n’ont pas de problème : ils mènent des vies normales, ils font la fête, il y a des films LGBT, on se marie. Les gays possèdent des bureaux dans la capitale, des entreprises, alors que moi je suis réfugiée et je n’ai rien.»

Après six mois, les demandeurs de protection internationale peuvent demander un emploi temporairement. «Je le ferai, car c’est mon droit, même si la procédure est très bureaucratique» , assure Irina. «Le jour où je serai absolument comme les Luxembourgeois, avec un emploi, un statut et tout ce qu’ils ont, j’aimerais pouvoir m’acheter une voiture, un appartement (elle rit), car on vit bien ici. Évidemment, il me faut un emploi, je ne veux pas dépendre toute ma vie du gouvernement.»

Et pour son avenir, Irina a déjà des idées : avec des amis, elle travaille à mettre sur pied une association de soutien aux réfugiés : «J’ai vu le genre de problèmes qu’il peut y avoir et j’aimerais créer quelque chose qui soit utile. Je sais ce dont un réfugié a vraiment besoin. Je possède cette expérience et une fois que j’aurai mon statut, j’en parlerai un peu plus.»

L’autre plan d’Irina étant de voyager. Car même si les pays voisins du Luxembourg ne sont jamais loin, quelqu’un comme Irina est interdit de quitter le territoire national jusqu’au jour où il obtiendra son statut définitif. Elle pourra alors se rendre à Paris, Cologne ou Bruxelles où la vie nocturne des LGBT, d’après ce qu’a appris Irina, ne serait pas aussi «vide» qu’au Luxembourg. En attendant, elle grignotera, en bonne Russe, ses graines de tournesol tant aimées, achetées à l’épicerie russe grâce à son «salaire» de 25 euros.

Frédéric Braun

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